« COUNTING DEAD WOMEN » Libre Interview de Karen Ingala Smith Par Sporenda

« COUNTING DEAD WOMEN »

Libre Interview de Karen Ingala Smith

Par Sporenda

« Ok… ma résolution pour la nouvelle année, c’est que je ne te taperai plus jamais, je ne te taperai plus cette année, et l’année prochaine, et l’année d’après… ». Le jour suivant l’envoi de ce texto, l’homme qui l’a envoyé a fait irruption dans la maison de sa petite amie, a poignardé sa sœur et son frère qui tentaient de s’interposer et l’a tuée de 29 coups de couteau.
Indignée de voir ces féminicides se succéder à la rubrique des faits divers dans une totale indifférence, Karen Ingala Smith a eu l’idée de compter les femmes victimes de féminicides en Grande-Bretagne et elle créé un site dans ce but http://kareningalasmith.com/counting-dead-women/ .

 

KAREN2
Elle explique les raisons de sa démarche à Femme & Libre.

 

S : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de créer un site pour  « compter les femmes mortes » au Royaume-Uni ?

KIS : Le 2 janvier 2012, une jeune femme a été kidnappée et tuée par son ami, dans l’Est de Londres, près de l’endroit où je vis et travaille. J’ai essayé d’en savoir plus sur elle et j’ai remarqué que de nombreuses femmes avaient été assassinées au Royaume-Uni au début de cette année. J’ai essayé de trouver le nombre exact et j’ai commencé à tenir une liste de leurs noms. Ma curiosité a été nourrie par la colère que j’éprouvais à voir que les meurtres de ces femmes étaient présentés comme des incidents isolés et non comme des faits connectés. Une fois que j’ai commencé à compter, il m’a semblé impossible de m’arrêter : comment aurais-je pu dire que la prochaine victime n’était pas importante ?

 

S : Quelles sont vos sources pour les chiffres et les faits que vous publiez ?

KIS : C’est surtout en cherchant sur internet que je trouve mes informations, et je fais ça presque tous les jours — il y a plusieurs sites que je visite régulièrement. Comme Counting Dead Women s’est développé un peu sur twitter, il y a des gens qui me twittent pour me signaler qu’une femme a été tuée, ils sont vraiment utiles.

 

S : Vous ne comptez pas seulement les victimes de violences conjugales. Quelles sont les autres formes moins connues de violences masculines qui tuent aussi des femmes ?

KIS : Les principales sont les femmes tuées dans le contexte d’une agression sexuelle, les femmes tuées dans le contexte de la prostitution (qui implique aussi une agression sexuelle), les femmes tuées par leurs fils, les jeunes femmes tuées (habituellement ) par leur père ou par un autre homme de la famille, les femmes âgées tuées dans le contexte d’un cambriolage et les femmes tuées parce qu’elles avaient un lien avec la partenaire d’un homme fémicidaire.
Il est aussi important de séparer les meurtres par compagnon des autres formes de violences domestiques (intrafamiliales) : la dynamique est généralement très différente. Aussi pour les soi-disant « meurtres d’honneur », il est important de reconnaître ce qui est culturellement spécifique dans n’importe quel type de féminicide mais aussi de voir les thèmes communs présents dans différentes cultures et de ne pas se retrouver dans la position de nommer une violence comme culturellement spécifique tout en restant aveugle à des situations très semblables dans la culture dominante.KAREN

 

S : Que pensez-vous de la façon dont ces féminicides sont présentés dans la presse (le mot féminicide n’est jamais utilisé, l’agent n’est jamais nommé, les meurtres sont présentés comme incidents isolés, etc) ?

KIS : C’est une partie du problème. La presse joue un rôle majeur et souvent sous-estimé dans la formation des attitudes sur ces problèmes. Elle a aussi un potentiel énorme pour les changer.

 

S : La législation concernant les violences domestiques est rédigée de façon « gender neutral. » (sexuellement neutre). Qu’en pensez-vous ?

KIS : Je suppose qu’une législation doit être rédigée de façon à être applicable généralement, mais c’est distinct de la reconnaissance du fait qu’il y a une différence genrée dans le nombre de femmes et d’hommes qui tuent ou sont tué/es et dans la dynamique et l’histoire qui sont derrière ces meurtres. Nous devons être capable de reconnaître et de discuter le problème de la violence masculine et comment elle est liée la construction de la masculinité. Si nous refusons de nommer le problème, nous ne pourrons jamais l’aborder efficacement.

 

S : Pendant des années, il y a eu des campagnes largement propagées par les medias visant à faire prendre conscience du problème des violences envers les femmes. Pourtant le nombre de féminicides ne semble pas reculer. Comment expliquez-vous ces chiffres qui ne changent pas malgré ces campagnes ?

KIS : Parce qu’il y a une résistance : on ne veut pas voir ce qui est à la racine des violences masculines envers les femmes : les inégalités entre les sexes, l’objectification des femmes et leur commodification dans la prostitution et la pornographie, la construction sociale de la féminité et de la masculinité. Trop souvent les violences des hommes envers les femmes sont présentées comme une pathologie affectant certains individus, et non comme résultant du formatage de leurs attitudes par la société. Bien sûr, les hommes choisissent (ou pas) d’être violents et de perpétuer activement le sexisme et la misogynie, et ceux qui choisissent la violence, le sexisme et la misogynie doivent assumer la responsabilité de leurs choix mais c’est la société qui créé un contexte favorable aux violences contre les femmes. Le patriarcat s’auto-perpétue, les féministes en ont conscience et luttent contre ça, mais l’intérêt du système est de nous ignorer ou de nous faire taire.

KAREN3

Share Button