Le Féminisme selon Laurent Bouvet

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’UVSQ-Paris Saclay. Son dernier ouvrage, « L’insécurité culturelle », est paru chez Fayard.

BOUVET

Pensez-vous que le féminisme est réservé aux femmes ?

Non, le féminisme n’est ni réservé aux femmes ni leur apanage politique même si elles sont à la fois les destinataires et les porteuses principales. Il ne peut être réservé aux femmes pour trois raisons au moins.

La première, c’est que l’on peut être un homme et être féministe. La deuxième tient à ce que le féminisme en s’attachant avant tout à la condition des femmes – à leur émancipation et à leur libération dans toutes les sphères de la vie et de l’activité – contribue à l’amélioration et au développement de l’ensemble de la société. La troisième raison est plus fonctionnelle : pour pouvoir avancer sur le chemin de l’émancipation et de la libération, femmes et hommes ont besoin d’agir et je dirai même de penser ensemble.

Pensez-vous que le but du féminisme est l’égalité homme/femme ?

Je dirais que c’est l’un des buts essentiels du féminisme, et en ce sens un combat pleinement moderne – au sens philosophique de la Modernité telle qu’elle s’est déployée depuis la fin du Moyen-Age. L’idée de liberté individuelle, sans distinction d’aucune sorte, et celle d’égalité entre les individus, là encore sans distinction d’aucune sorte, concernent aussi bien les hommes que les femmes. La distinction de genre comme on dit désormais ne doit ainsi pas faire obstacle à ce double principe, moderne, fondamental.

Ce principe doit être non seulement énoncé mais défendu et appliqué, concrètement. Je dirais presque au quotidien tant on en est encore loin, pour bien des femmes et dans bien des domaines. Pour le dire simplement, il est, à mes yeux, une des dimensions et des conditions à la fois de notre Modernité, c’est-à-dire de ce qui fait que nous prétendons être libres et égaux en droits au moins. Si bien que si on le néglige, l’ignore ou même le rejette, il me semble qu’on n’a plus la capacité de prétendre soi-même, comme homme ici par exemple, à la liberté et à l’égalité,  – en passant, cela s’adresse aussi bien aux libéraux qu’aux « égalitaristes » politiquement.

J’ajouterai, et ça découle de ce que je viens de dire, que la préoccupation de l’égalité entre hommes et femmes n’est pas qu’un souci politique, au sens général de l’engagement ou de la mobilisation, ce doit aussi être un souci de chacun, individuellement, dans son quotidien. Ce n’est qu’à cette condition, par l’attention quotidienne et l’éducation de soi, que l’on peut construire une société d’égaux et d’égales. Ce n’est qu’à cette condition que les lois et les avancées collectives peuvent prendre corps.

Vous occupez une place importante dans l’espace et le débat publics. Vous pouvez contribuer à construire une société tendant à libérer les femmes de la domination masculine. Vous considérez-vous comme un homme pro-féministe, un allié des féministes ?

A la place, publique et privée d’ailleurs, qui est la mienne – dont l’importance est somme toute limitée ! –, je m’efforce de mettre en œuvre ce que je viens de dire. Si je n’interviens pas à proprement parler sur la « question des femmes » ou sur le genre, je l’inclus et la prend en compte bien entendu dans mon travail sur les questions identitaires et le multiculturalisme dans les sociétés contemporaines.

J’ai beaucoup travaillé sur le féminisme américain depuis le tournant identitaire des années 1960-70 lorsque je faisais ma thèse sur la question identitaire américaine. Cela m’a permis de structurer théoriquement ce que je pense comme citoyen et vis comme homme au quotidien, dans la sphère privée – à la fois comme compagnon, époux et comme père de deux filles. Cela m’a aussi permis de comprendre qu’il y a des formes différentes de féminisme, et que le prisme identitaire s’applique là aussi pour bien comprendre ces différences et leurs conséquences politiques, comme on le voit aujourd’hui à travers la dérive d’un certain féminisme contemporain.

Qu’évoque pour vous une « Femme & Libre » ?

Ça m’évoque à la fois ce qui est pour moi une évidence et même ma vie, et en même temps le combat que l’on doit quotidiennement mener, sans jamais baisser la garde et relâcher sa vigilance. Surtout aujourd’hui, au moment où dans notre société, certains voudraient, pour des raisons religieuses ou de soi-disant respect des pratiques et des coutumes religieuses, limiter l’égalité entre hommes et femmes, en ralentir les progrès voire, carrément, revenir sur ce qui a déjà été acquis en la matière.

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