La peur du désir et de la liberté des femmes : Libre Interview de Soufiane Zitouni par Sporenda

Soufiane Zitouni est philosophe et écrivain, il va publier bientôt un essai autobiographique critique de l’islam contemporain.

 

Le professeur de philosophie Soufiane Zitouni.

Le professeur de philosophie Soufiane Zitouni.

 

S : Que pensez-vous des violences qui ont eu lieu à Cologne et d’autres villes la nuit du Jour de l’an à la suite desquelles plus de 600 plaintes ont été déposées par des victimes ? Pensez-vous que ces violences sont du même type que celles de la place Tahrir et doivent être décryptées comme une injonction aux femmes de rentrer à la maison et de laisser l’espace public et les affaires de la cité aux hommes ?

C’est bien plus trivial que cela à mon avis, hélas ! Ces jeunes hommes sont des frustrés sexuels, et c’est à cause de la même frustration sexuelle que des obsédés de la place Tahrir ont violé des femmes. Le harcèlement sexuel est un fléau national en Egypte, comme le montre bien le film de Mohamed Diab, « Les femmes du bus 678 ». Mais pas seulement en Egypte. Dans nombre de pays musulmans, des femmes subissent le même harcèlement sexuel, qui voisine toujours avec une violence physique asexuelle. Mais pulsion sexuelle et violence asexuelle sont consubstantielles. Je pense d’ailleurs qu’il y a un lien entre la violence du djihadisme islamiste et la violence sexuelle. C’est la même pulsion qui est à l’œuvre dans les deux cas. Eros et Thanatos sont les versants d’une même médaille comme l’a bien compris Freud.

 

S : Les combattants de Daesh multiplient les plus atroces violences envers les femmes : violées à répétition, passées d’homme en homme, vendues comme esclaves etc. Ils sont apparemment persuadés d’être en accord avec des prescriptions islamiques–ou du moins d’agir en conformité avec certains comportements du Prophète tels qu’ils sont relatés dans la sira (le fait que le Prophète s’appropriait ou distribuait à ses hommes les femmes de ses ennemis vaincus, avait des rapports sexuels avec ses esclaves, etc.). Est-il possible de faire passer (et appliquer) des lois minimales sur les droits des femmes dans des pays musulmans (comme ça a été fait au Maroc) alors que des textes fondateurs de l’islam appliqués littéralement légitiment ce genre de comportements ?

Vous avez raison de souligner ce problème majeur de la majorité des pays musulmans : le fait que religion et politique, charia et droit commun, y soient encore indissociables. Ces pays sont allergiques à la laïcité parce qu’ils considèrent qu’Allah est le meilleur des législateurs. Donc, effectivement, si Allah permet la polygamie dans le Coran, le droit civil doit la permettre aussi, etc. C’est pourquoi la polygamie est encore permise en Algérie et au Maroc par exemple, même si ses conditions d’application sont très restrictives, mais pas en Tunisie qui a toujours une longueur d’avance sur ses voisins musulmans depuis le laïc Bourguiba. Ceci dit, le droit de ces pays progressent à petits pas, il faut bien le reconnaître. Par exemple, tout récemment, l’Algérie a considérablement durci sa législation à l’encontre des hommes violents avec les femmes, au grand dam des islamistes. La Moudawana (le code de la famille marocain) a évolué dans le bon sens depuis le début du règne de Mohammed VI, même s’il reste beaucoup à faire en vue d’une égalité juridique parfaite entre hommes et femmes. Quant aux pratiques sexuelles du Prophète et de ses compagnons d’armes, je pense qu’il faut les contextualiser. En 2000 ans d’histoire, les armées dites chrétiennes ont sans doute fait pareil, voire pire, cela n’a pas empêché les pays chrétiens d’évoluer dans le bon sens. Les pays musulmans peuvent évoluer dans le bon sens aussi, mais à la condition expresse de se détacher une bonne fois pour toute d’un passé et de pratiques révolus, pour se concentrer sur l’humanisme de l’islam, sa spiritualité pacifique, qui existent bel et bien dans le Coran et la Sunna (le corpus de textes rapportant des actes et propos du Prophète).

 

S : Le contrôle du corps des femmes, de leur sexualité et de leur capacité reproductrice sont des enjeux essentiels dans les cultures et les religions patriarcales. Cette préoccupation semble être encore plus obsédante pour les islamistes. Pourquoi, selon vous ?

Ma réponse à cette question sera très simple : par peur du désir et de la liberté des femmes ! La gynophobie est en réalité universelle et très ancienne, archaïque. Beaucoup d’hommes ont peur du désir sexuel des femmes, qu’ils perçoivent comme insatiable et donc menaçant pour leur sacro-sainte virilité, et pas seulement des musulmans… Chez les islamistes, cette peur est évidente, mais elle est enrobée de justifications pseudo-religieuses. Dans le Coran, quand Allah, par la bouche de son Prophète, prescrit aux femmes musulmanes de voiler leurs atours, c’est surtout pour les protéger des prédateurs sexuels qui sévissaient à Médine, la première ville musulmane de l’histoire. Aujourd’hui, nous assistons à un renversement pervers de cette prescription : ce n’est plus pour protéger les femmes qu’on leur demande de se voiler, mais pour les enfermer, les contrôler, les maîtriser, et cela par peur de leur désir sexuel, de leur liberté. Derrière la pulsion d’emprise, il y a une peur du désir et de la liberté.

 

S : Vous dites que le voile et une double violence : violence aux femmes discriminées et violence envers les valeurs occidentales, en particulier l’égalité hommes/femmes. Mais certaines féministes affirment que l’interdiction du voile et même de la burka est contre-productive parce qu’elle marginalise ces femmes et les empêche d’accéder à l’instruction et à la culture démocratique qui leur permettraient de rejeter ces pratiques. Qu’en pensez-vous ?

Comment être féministe et défendre le port du voile ou de la burqa ?! Je sais bien qu’il existe un « féminisme islamique », mais ce concept me pose problème. Revendiquer une égalité de droits entre hommes et femmes au nom d’une religion me parait hautement problématique. Car ce n’est pas au nom d’une quelconque religion que le féminisme revendique cette égalité de droits, mais au nom d’un principe laïc de justice. Nous retrouvons ici le problème de la confusion entre la religion et le politique, la charia et le droit commun. Pour moi, la charia n’a rien à dire sur l’égalité hommes-femmes. D’ailleurs, le Coran comporte des versets qui s’opposent à cette égalité, quoi qu’en disent des « musulmans des lumières » autoproclamés qui voudraient nous faire croire que l’islam est libérateur pour les femmes. Non, l’islam n’est pas libérateur pour les femmes. Seule une législation laïque, areligieuse, peut instaurer une véritable égalité juridique entre les hommes et les femmes. Inutile de se référer au Coran ou à la Bible pour ce faire.

 

S : Vous collaborez à Charlie Hebdo qui a payé très cher la réputation d' »islamophobie » que lui ont faite des musulmans et une partie de la gauche. Que pensez-vous de ce concept d’islamophobie–et de ce qu’en a dit la féministe Elisabeth Badinter ?

Le mot islamophobie est typiquement un mot-piège. Qu’entendons-nous avec ce mot ? Racisme antimusulmans ? Peur de l’islam ? Mépris de l’islam ? Haine de l’islam ? C’est cette polysémie qui est à l’origine de la confusion polémique qui entoure ce terme. Il m’arrive de l’employer dans le sens d’une peur de l’islam, je vous renvoie à mon article dans le numéro spécial de Charlie Hebdo du 6 janvier dernier, intitulé « L’islam, une religion de paix ? ». Mais je peux aussi l’utiliser dans le sens d’un racisme antimusulmans, qui existe aussi, il faut bien le reconnaître. J’ai lu récemment le petit essai posthume de Charb, « Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes », aux éditons Les Echappés. Si je l’ai bien compris, il se défend d’être un raciste antimusulmans mais revendique le droit d’être islamophobe. Alors je pose cette question : où se trouve la frontière entre racisme antimusulmans et islamophobie au sens global de rejet de l’islam ? Je crois que Charb apporte une réponse assez claire et pertinente à cette question : on peut ne pas aimer l’islam en tant que religion tout en ne haïssant pas les musulmans pour autant. Cette position me paraît plausible. En ce sens, l’islamophobie ne serait pas du tout un racisme, mais une crainte ou un rejet de cette religion jugée négative ou nocive. Mais on peut comprendre du coup pourquoi de nombreux musulmans confondent islamophobie et racisme antimusulmans, car pour eux, ne pas aimer leur religion revient à ne pas les aimer ! Il y a donc un gros malentendu avec ce mot islamophobie qui révèle surtout, il me semble, une crispation identitaire du côté musulman, voire une souffrance narcissique…

 

S : Cette formule d’Alain Finkielkraut « l’islamisme, c’est l’islam appliqué à la lettre » vous paraît-elle juste ou schématique ?

Attention aux punchlines qui provoquent inutilement… C’est de notoriété publique que Finkielkraut est allergique à l’islam, il ne s’en cache pas d’ailleurs je crois. Cet homme est trop dans l’affect à mon sens, ce qui l’empêche d’avoir une réflexion plus juste sur cette religion pratiquée par un milliard et demi d’êtres humains. Contrairement à ce que nous montrent les médias de manière récurrente, il y a de la pluralité au sein de l’islam. Je me sens proche personnellement du soufisme, qui est la branche ésotérique, mystique, spirituelle de l’islam. J’ai découvert dans cette grande tradition séculaire que l’amour y était central. Le « Traité de l’amour » d’Ibn Arabi, un mystique soufi du Moyen Âge, est un chef d’œuvre spirituel universel qui donne à l’amour un rôle fondamental dans la foi musulmane. C’est pourquoi, dire que l’islamisme est l’islam appliqué à la lettre, me parait être un raccourci simpliste indigne d’un philosophe digne de ce nom.

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